Un siècle de cheveux analysés : l’exposition au plomb a chuté de façon spectaculaire depuis 1970

C’est l’un de ces résultats que la santé publique aime montrer : une courbe qui s’effondre dans le bon sens. Dans une étude publiée le 2 février 2026 dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), une équipe de l’université de l’Utah a reconstitué un siècle d’exposition humaine au plomb à partir d’un matériau inattendu : des mèches de cheveux conservées dans des albums de famille. Verdict : un habitant de la région de Salt Lake City respire et ingère aujourd’hui près de 100 fois moins de plomb qu’avant la création de l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) en 1970. Le plomb est un métal sans aucun rôle utile dans le corps humain, et toxique même à faible dose. Voir son empreinte fondre aussi nettement dans les tissus de plusieurs générations donne une mesure tangible de ce que valent une interdiction et une réglementation bien appliquées.

L’étude #

Le travail est signé par Ken Smith, Thure Cerling et Diego Fernandez, respectivement spécialistes de démographie de la longévité et de géochimie à l’université de l’Utah. Leur idée de départ est simple : pour savoir combien de plomb circulait dans l’organisme des gens il y a 50 ou 100 ans, il faut un échantillon biologique daté et conservé. Le sang ne se garde pas. Les cheveux, eux, traversent les décennies. Les chercheurs ont donc collecté des mèches auprès de participants à deux études de suivi sur la longévité menées dans l’Utah, et complété avec des cheveux archivés que des familles avaient gardés — parfois ceux d’un ancêtre, glissés dans un album ou un médaillon. Au total, l’analyse porte sur 47 personnes, dont les échantillons couvrent une fenêtre allant de 1916 à 2024. Les données sont regroupées par décennie pour dessiner la tendance de fond.

La méthode : les cheveux comme archives #

Pourquoi les cheveux ? Parce qu’un cheveu pousse lentement et capte, au fil de sa croissance, les éléments qui circulent dans le sang à ce moment-là, dont les métaux lourds. Une fois la mèche coupée et rangée, cette information reste figée. C’est une capsule temporelle chimique, datée par la mémoire familiale ou par les archives de l’étude. Pour quantifier le plomb, les scientifiques ont nettoyé puis dissous les échantillons dans de l’acide nitrique, avant de les passer dans un spectromètre de masse à plasma à couplage inductif (ICP-MS, en version triple quadripôle). Cet appareil détecte des concentrations infimes, jusqu’à quelques parties par million (ppm) voire en dessous — la sensibilité indispensable pour mesurer aussi bien les cheveux saturés des années 1960 que les mèches quasi propres de 2024.

Ce qu’elle révèle #

La courbe obtenue raconte un siècle en quelques chiffres. Avant 1970, les cheveux affichaient en moyenne plusieurs dizaines de ppm de plomb, avec des valeurs pouvant approcher 100 ppm au plus fort de la pollution. Les personnes ayant grandi dans les années 1960, génération la plus exposée, portaient dans leurs cheveux une charge en plomb plusieurs dizaines de fois supérieure à celle d’aujourd’hui. Puis la décrue s’enclenche. Vers 1990, la concentration moyenne était retombée autour de 10 ppm. En 2024, elle passe sous la barre de 1 ppm — de l’ordre de 0,5 ppm. Soit, sur l’ensemble de la période, une division par environ 100. La chronologie colle de près au calendrier réglementaire : création de l’EPA en 1970, retrait progressif du plomb de l’essence entre 1974 et 1987, fermeture des fonderies et lutte contre les peintures et canalisations au plomb.
~100 ppm
pic avant 1970
~10 ppm
vers 1990
<1 ppm
en 2024
Concentrations moyennes de plomb dans les cheveux — étude PNAS 2026 (région de Salt Lake City).
Détail intéressant : la baisse ne s’arrête pas en 1987, à la fin de l’essence au plomb. Elle se poursuit encore une trentaine d’années. Le plomb déjà déposé dans les sols et les poussières continue de remonter dans l’air, et l’exposition résiduelle ne disparaît que lentement, à mesure que cet héritage se dilue.
Repère Donnée Source / contexte
Revue & datePNAS, 2 février 2026Université de l’Utah
Échantillons47 personnesCheveux datés 1916-2024
MéthodeSpectrométrie ICP-MSAprès digestion à l’acide nitrique
Pic d’expositionAnnées 1960Essence au plomb + fonderies
Baisse totaleFacteur ~100~50 ppm (1970s) → <1 ppm (2024)
Zone étudiéeWasatch Front (Utah)Région de Salt Lake City
Repères chiffrés — voir sources en fin d’article.

Pourquoi c’est une bonne nouvelle #

Le plomb n’a aucune fonction biologique connue et reste toxique même à faible dose. C’est un neurotoxique : chez l’enfant, l’exposition est associée à des déficits du développement, et le métal s’accumule dans les tissus de l’organisme. Réduire d’un facteur 100 la quantité qui circule dans les corps représente donc un gain sanitaire considérable, accumulé silencieusement sur plusieurs générations. L’autre enseignement est politique au sens large : cette chute n’a rien de spontané. Elle suit pas à pas des décisions publiques — interdiction de l’essence au plomb, normes de pollution, contrôle des sources industrielles. L’étude offre ainsi une preuve biologique, lisible dans le corps même des habitants, qu’une réglementation environnementale appliquée dans la durée produit des effets mesurables.
«
Le cheveu enregistre une valeur de départ ; plus il reste exposé à l’environnement, plus les concentrations de plomb augmentent.
— Les auteurs, étude PNAS 2026
Il faut toutefois lire ce résultat avec prudence, comme le rappellent les chercheurs eux-mêmes. L’étude repose sur un nombre limité de personnes, parfois moins d’une dizaine par décennie, et se concentre sur une seule région des États-Unis. Elle décrit donc une tendance robuste plutôt qu’une statistique nationale précise. Le plomb hérité des sols et des poussières, lui, reste un point de vigilance : il continue d’exposer les populations longtemps après la fermeture des sources, ce qui justifie de ne pas baisser la garde.

Questions fréquentes #

Pourquoi analyser des cheveux plutôt que du sang ? +
Parce que le sang ne se conserve pas pendant des décennies, alors que les cheveux oui. Une mèche coupée et rangée dans un album fige la quantité de plomb qui circulait dans le corps au moment de sa pousse. C’est ce qui permet de remonter jusqu’en 1916.
De combien l’exposition au plomb a-t-elle baissé ? +
D’un facteur proche de 100. Les cheveux affichaient en moyenne autour de 50 ppm de plomb dans les années 1970 (jusqu’à près de 100 ppm au pic), contre moins de 1 ppm en 2024.
Qu’est-ce qui explique cette chute ? +
Les réglementations environnementales lancées après la création de l’EPA en 1970 : retrait progressif du plomb de l’essence (1974-1987), fermeture des fonderies, lutte contre les peintures et canalisations au plomb. La baisse a continué une trentaine d’années après l’arrêt des principales sources.
Pourquoi le plomb est-il dangereux ? +
C’est un neurotoxique sans aucun rôle utile dans l’organisme, toxique même à faible dose. Chez l’enfant, l’exposition est associée à des troubles du développement, et le métal s’accumule dans les tissus du corps.
Le résultat vaut-il pour toute la population ? +
À nuancer. L’étude repose sur 47 personnes d’une seule région des États-Unis, avec parfois moins de dix échantillons par décennie. Elle décrit une tendance solide et cohérente avec d’autres données, mais ce n’est pas une mesure nationale précise.

Sources : revues scientifiques et presse. Article mis à jour régulièrement.

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